02/06/2018

Provocations 23

12 décembre 2007


Et voilà, je suis à nouveau connecté… Pas évident de changer de fournisseur d’accès. J’espère ne pas t’avoir trop fait trépigner d’impatience… Bon, tu t’essaies au contre-pied, partir là où on ne t’attend pas. Petit futé. Te voilà reconnaissant la grandeur de l’ami spirituel, et me voici tout soudain sur la bonne route !


Serait-ce ton côté manipulateur, soufflant le chaud et le froid sur ces pauvres ignares avides de reconnaissance ? Caressant dans le sens du poil le chat précédemment rabroué… Mais non je deviens pas parano, t’inquiètes. Bon, qu’écrire en réponse à ton dernier mail. Relecture rapide
et partage du feeling résultant :


Concernant le jugement. Ce n’est pas tant le fait que notre approche est différente qui me donne cette impression, mais plutôt cette absence perçue d’effort pour comprendre. Comprendre justement que l’approche de l’autre est différente, et qu’elle n’est pas forcément moins juste. De répéter sans cesse qu’avec le temps, cette approche se révélera inefficace ou incorrecte, qu’elle ne peut être pratiquée que par des êtres fuyant leurs responsabilités, à la recherche de l’image du père, cherchant la protection du troupeau bêlant, ou que sais-je encore, tu te places sur un piédestal du haut duquel tu juges, tu espères, tu railles (parfois). Partager sa réalité avec ses convictions, ses (in)certitudes, ses doutes n’implique pas déprécier l’approche de l’autre. Par contre, je crois qu’il est sain de débattre sur des idées, des dogmes, des pratiques, des propositions et d’écouter les arguments de l’autre. Ce qui n’empêche naturellement pas les amorces quand elles sont judicieuses, et non pas une sorte de défoulement gratuit pour remplacer un bon argument.


Une fois encore, ton sentiment que je me projette dans une autre réalité fantasmée pour échapper à la réalité terrienne n’est pas mon expérience. Il n’est pas question de se projeter nulle part, il est question d’explorer cette autre réalité qui n’est pas perçue par les sens ordinaires. Là, si je développe, on n’est pas rendu. Cette perception extra-sensorielle n’est pas ailleurs et à venir, elle est là ici et maintenant. Seulement, c’est un vaste territoire, difficile d’accès. J’utilise donc un guide et quelques supports qui me permettent d’aller aussi loin que possible dans cette exploration (souviens-toi de Castasneda et Don Juan). Mais cela ne signifie pas un rejet de la réalité ordinaire sensorielle, ce serait alors une mauvaise compréhension de ce qu’est la réalité, qui a deux côté, pile et face. On ne peut rejeter un côté sans jeter toute la pièce.


Quant aux effets réels ou imaginés de cette pratique depuis tant d’année, je dirais sans dévoiler de secrets que c’est comparable à un puzzle gigantesque. On commence d’abord par le plus facile, le cadre ou les pièces ont un côté droit. Puis on parvient à placer petit à petit les pièces qui permettent d’avoir une idée de l’image générale. Il y a des parties assez claires, d’autres encore totalement terra incognita. Quelques pièces sont sans doute mal placées, et je ne vois pas les plus évidentes, mais quand une pièce s’emboîte, quel pied. Ca se précise. C’est la meilleure image que j’ai trouvée. Je ne peux pas te dire que je développe des pouvoirs surnaturels, ou que je devienne tout soudain plus patient ou moins ignorant. C’est plus subtil que ça. L’image se précise, des connexions s’installent, des rouages s’enclenchent, déclenchant parfois eux-mêmes d’autres rouages. You see what I mean ? Parfois, ça prend l’aspect d’une révélation subite, parfois c’est plus insidieux. Mais bon, c’est peut-être dû à l’âge et pas à la pratique… ???


J’abonde avec toi pour dire que cette terre, ce corps, ce samsara est un terrain de jeu. Mais pas seulement. C’est aussi une école pour apprendre. Je pense que nous sommes là pour apprendre et pour s’amuser. Les façons sont différentes pour chacun, mais basiquement, je pense qu’on peut tout faire rentrer dans ces deux catégories. Il y a des façons d’apprendre, de s’amuser plus efficaces et rapides que d’autres, mais c’est à chacun de voir, ça dépend de l’ambition.

La vie d’ermite n’est pas un but en soi, ce n’est qu’un moyen, une étape, un apprentissage pour affronter efficacement les jeux et problèmes survenant tant que le karma est encore le maître du jeu, que le libre arbitre se limite à choisir entre un big mac et un super big mac. Mais comme le démontrent les grands maîtres du passé et du présent, le véritable chantier est ce monde, là où suinte la souffrance, parmi nos mères affligées.


Je pense que mes maîtres (Yeshe et Zopa) ont évalué mon évolution par les conseils prodigués. Si Lama Zopa m’a suggéré de faire 400’000 tsa-tsas, c’est qu’il a vu que je pouvais les faire. Il ne m’a pas demandé de devenir moine, c’est moi qui avait pleuré pour l’obtenir (on a vu le résultat). Bref, les Lamas n’ont pas l’habitude de dire "toi, t’es bien, t’es au niveau 8 sur l’échelle, et toi t’es trop nul, t’es tout en bas." Mais lorsqu’on va les voir, je pense qu’ils perçoivent ce qui est le plus approprié pour toi, et ils te le proposent. Ensuite, tu as le libre arbitre d’appliquer ou non. Jusqu’à présent, je n’ai jamais eu à m’en plaindre, bien au contraire. Lorsque j’ai raconté récemment une expérience à Lama Zopa, il m’a expliqué qu’elle était due à la pratique des tsa-tsas (pratique terminée il y a 10 ans). Je ne crois pas que c’est le "Je" qui désire l’illumination, c’est un appel profond, constant, lié à la recherche du bonheur, un cri de la conscience qui traverse parfois les couches des délusions. Mais bien sûr, le "Je" est toujours là pour jouer ses tours pendables. Il récupère l’appel de l’illumination pour en faire un chemin pour devenir meilleur, plus fort, plus intelligent, tout ce qui, en fait, ne fait que le renforcer. C’est pourquoi, une fois encore, un ami spirituel peut recadrer le pratiquant par des méthodes particulières.


Voilà mon brave, ce que m’inspire ton message. Ce fut un bon moment, de te lire et de te répondre. Ca ne va sans doute pas durer, mais n’est-ce pas le sort obligé de toutes choses dans cette vallée de larmes ou chacun porte sa croix ?


Amen


PS : on pourra causer de ces quelques jours à Viviers, qui ont transformé ma vie… et sans doute influencé un peu la tienne !