12/02/2018

Provocations 18

3 décembre 2007


Le pari de Pascal


Un poil cynique et moqueur ce pari. Mais je dois t’avouer que je suis parfois tenté de réciter des mantras puisque ça a l’air de fonctionner. Je reste pourtant convaincu, mais de façon très mentale, que c’est l’effet placebo qui est essentiellement à l’oeuvre. Ensuite il y a les sons et tout particulièrement les voyelles qui ont le pouvoir de faire vibrer le squelette et les organes. Suivant la fréquence, tu entres en vibration avec les différentes parties de ton corps et il devient possible de faire des miracles comme l’éveil de la Kundalini par exemple. Ça c’est donc la partie du bas, corporelle qu’on pourrait nommer le hatha-yoga. Ensuite, le fait de faire une prière te met automatiquement dans une position d’humilité et de demande qui permet à l’individu de réaliser la médiocrité de son existence mais surtout par le coeur. Il partage ce mal être avec ses semblables et développe ainsi par projection une certaine forme de compassion. C’est le bhakti yoga, le yoga de la dévotion. Et puis, pour compléter le tableau et ainsi travailler de façon intégrale, il reste le jnana yoga, la purification de l’esprit et la sortie de l’ignorance. Ces enseignements que tu connais proviennent de la bagavadgita qui est l’ancêtre du bouddhisme. Je me permets cette petite mise au point pour relativiser la différence que tu soulignes entre les hindouistes et les bouddhistes. Mais il est vrai que c’est surtout la mystique essentielle des enseignements qui, comme dans le christianisme, a été largement oubliée et cet oubli a permis aux différents dirigeants de récupérer le religieux à des fins politiques, notamment en instaurant le système des castes.
Si je suis bien ton raisonnement, tu favorises le libre arbitre au détriment de la destinée. Ça me plait assez en ce sens que cette attitude responsabilise. On ne peut plus mettre la faute sur un autre facteur et il devient urgent et impératif de se nettoyer et éviter de continuer à salir. Cette attitude responsable est, à mon avis, beaucoup plus constructive que celle qui consiste à se dire qu’on ne peut de toute façon rien faire puisque tout est écrit. Et pourtant… C’est encore et toujours la tête qui choisit et qui définit ce qui est bien ou moins bien. Si cet outil permet de merveilleuses réalisations, il reste bien limité et nous nous fourvoyons régulièrement, en étant pourtant toujours sûrs d’avoir raison. En ce sens, je crois comprendre l’espèce d’impatience qu’éprouvait Sri Aurobindo à faire descendre ce qu’il appelle le supramental afin d’affûter cet outil grossier.
Comment procèdes-tu avec W ? Ça m’intrigue.
Une des découvertes que j’ai faite au cours des dernières années c’est qu’il est inutile et vain d’essayer de développer de la compassion pour les êtres. Je te parle bien de mon expérience personnelle. Je me suis rendu compte, un peu à mes dépens, que mon empathie se développait de façon proportionnelle avec la diminution de mon ignorance. Je ne sais pas trop comment expliquer cela, surtout que c’est encore un peu frais. Mais en gros, je n’ai aucun effort à faire pour souffrir avec mon prochain pour la simple raison que je comprends ce qu’il vit. Et il me semble que ça se développe. A contrario, chaque fois que j’ai essayé de faire un effort pour être gentil ou compréhensif, je me suis toujours planté.
La pratique est donc bien intégrale ou elle n’est pas. C’est le yoga des oeuvres, de la dévotion et de l’esprit éclairé.
Les rapports intéressés. Je pars du principe que nous sommes tous des êtres fondamentalement égoïstes et que c’est une bonne chose. Pour plusieurs raisons mais tout d’abord pour une question de survie, vraisemblablement génétiquement programmée. Ensuite parce que ce n’est qu’en étant bien soi-même qu’on peut espérer donner. Par ailleurs, l’acte de donner est aussi un acte très égoïste puisque celui qui pratique cet art a découvert qu’il y gagne encore plus en fin de compte. Tous nos actes sont intéressés. Même les plus nobles comme les tiens, se libérer pour libérer les autres. Et pour cause, tant qu’il existera un seul être qui ne sera pas libéré, personne ne pourra réellement l’être. Pour plusieurs raisons encore. D’une part parce que notre limite corporelle n’est qu’une convention pratique et que notre corps qui s’étend bien au-delà de sa forme est aussi compris dans le corps des autres. Pour revenir à Aurobindo, si tu connaissais la Mère qui a continué son travail, cette femme avait un don d’ubiquité et pouvait te décrire des scènes qui se passaient sur le moment à l’autre bout de la planète. Elle vivait physiquement la souffrance des gens qui venaient la voir. C’est peut-être un peu exagéré et un peu légendaire, mais ça illustre assez bien mon propos.
Et d’autre part parce qu’il est tout simplement insupportable de vivre libre en sachant que d’autres ne le sont pas. Cette seule idée insupportable implique d’ailleurs que nous ne sommes pas libre.
Tu ne m’en voudras pas, mais ta méthode pour garder l’enthousiasme ressemble fort à de l’autosuggestion à l’aide d’imagerie. Te serait-il possible de rester un poil plus terre-à-terre, plus concret ?
Je te donne un exemple. Hier, Pascale est venue à la maison (ex à yoyo). Elle me pose une question et alors que je commence à répondre, elle passe à autre chose. Je lui fais remarquer son manque d’attention et j’en rajoute en lui signalant que j’avais déjà pu observer ce travers auparavant. Loretta m’engueule. Elle estime que je ne sais pas me tenir, que je suis méchant etc. Pour moi, les choses sont tout à fait différentes. Je peux, bien entendu, répéter dix fois la même chose et ça ne me posera pas de problème. Mais j’ai aussi besoin de dire ce que je pense afin que mon interlocuteur sache à quoi s’en tenir. C’est une question d’honnêteté. C’est peut-être un peu brutal mais ce n’est pas de la méchanceté et encore moins un besoin de me valoriser en rabaissant l’autre. L’expérience m’a montré que ce genre d’attitude est susceptible de faire le vide autour de soi et je le déplore sincèrement. En outre
j’attends des autres cette même honnêteté qui semble plutôt rare. Ce ne sont pourtant que les prémices d’une discussion qui pourrait générer de l’enthousiasme ainsi que l’envie d’y revenir. Un peu comme avec toi en ce moment. Malheureusement, à force de se passer la pommade et ne pas dire ce qu’on pense, on se lasse à ce jeu et on a plus envie de communiquer. Les vieux, les miens et les autres semblent terriblement seuls. Quant à nous, nous sommes déjà beaucoup plus seuls que quand nous avions 20 ans et que nous nous retrouvions tous les soirs chez les copains.


Hop swiss !


PS. Quand j’ai parlé de nos échanges au vieux et que je lui ai dit qu’il y avait déjà 35 pages, il a levé les yeux au ciel. Je ne suis vraiment pas sûr que ça le brancherait, mais c’est peut-être aussi du cinéma. Ou peut-être que du haut de son immense sagesse, il se détache des contingences de l’humanité souffrante.


De plus en plus intéressant tout ça… Les mantras, si souvent récités, si souvent mal connus. On peut réciter un mantra pour son effet vibratoire physique, comme tu le décris, et c’est très bien. Mais les mantras c’est aussi bien plus que cela. En fait, ils sont liés à une déité, ou yidam, qui est une manifestation d’un aspect purifié de la conscience. Comme la conscience est infinie, il y a un nombre  infini de déités, et naturellement un nombre infini de mantras. Tout cela fait partie du chemin de Diamant, le Vajrayana ou Tantrayana, ou encore Mantrayama. Pour pratiquer ce chemin, il faut avoir été initié par un Maître qualifié. Si toutes les conditions sont réunies, la récitation du mantra lors de la sadhana de la déité, entre en vibration avec l’énergie particulière de la déité. Ajouté à la visualisation qui se situe au niveau du corps psychique (canal central subtil, chakras, kundalini), c’est une méthode pour faire résonner cette énergie psychique et fusionner avec elle (si la concentration est forte et stable). Donc, pour pratiquer cette méthode, le maître est essentiel, car il transmet l’initiation et supporte la pratique du disciple. En fait, une initiation, c’est une renaissance dans le mandala de la déité, le père étant le gourou, qui est lui-même la déité, de manière indissociable. Le mantra devient le son de la déité. Tout un trip… plus besoin d’acide… C’est vraiment la pratique intégrale, qui utilise tous les aspects psychophysiques du pratiquant. Et cela devrait également se pratiquer hors session, tout transformer, l’environnement, les sons, les autres et surtout soi-même dans le mandala de la déité. On dit que c’est le raccourci vers l’illumination, le meilleur moyen de transformer radicalement son esprit.
Il est clair que la compassion ne peut naître que lorsque l’on a soi-même pris conscience de la souffrance omniprésente. Si l’on n’a pas soi-même souffert, comment comprendre, comment être en empathie avec l’autre ? Le problème, c’est qu’il est très difficile d’admettre que la souffrance est toute pénétrante, cela fait peur, alors on essaie d’oublier en satisfaisant ses sens le plus possible. Le son, le goût, la vision, le toucher, l’odeur nous font oublier pour un court instant que la nature de toute chose étant impermanente, on ne peut rien agripper, rien garder, rien renouveler. Tout passe, tout casse, tout lasse… Si ta compassion se développe en même temps que ta sagesse, alors tout va bien. Les deux ailes qui te feront voler jusqu’à l’Illumination battent en mesure…
Si je peux me permettre, j’ajouterais une autre grande différence entre l’hindouisme et le bouddhisme. Le premier croit en un créateur, Brahma, préexistent à tout, et existant de son propre côté. Cela rappelle furieusement le Dieu des religions monothéistes. Comme tu le sais, les bouddhistes ne croient pas en un Créateur. Je vais pas élaborer, ce serait trop long. C’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup… comme chanterait France Gall.
Venons-en à la définition du bien et du mal, qui a tant fait cogiter tous les philosophes et autres théologiens. Pour moi, c’est pourtant tellement simple ! Tout ce qui fait enfler l’ego est le mal, tout ce qui le fait diminuer, c’est bien. En d’autres termes, toute action faite avec une motivation altruiste est bien, et mal si c’est égoïste. En tout cas, au niveau du karma, la "rétribution" est claire… Ce qui me fait flipper, c’est que je passe mon temps à créer des actions négatives avec cette théorie !
Pour W, c’est assez simple en théorie : je me dis qu’il est manipulé par son ignorance, qui provient de karmas passés influençant son comportement actuel. Et ainsi faisant, il crée encore plus de karma négatif, qu’il va devoir "expier" tôt ou tard. Comme cet être fut une fois très proche de moi dans des vies passées, je ne peux qu’être compatissant envers lui. Peut-être te souviens-tu de la visualisation de la prière de refuge : on place à sa droite son père, sa mère à gauche, ses amis derrière et ses ennemis devant. Comme j’ai pas d’ennemis personnels, je place tous ceux qui représentent ce que je ne supporte pas (les Ricains, les généraux birmans, Sarko, la liste est longue). L’énergie négative qui surgit en les imaginant s’estompe en me souvenant qu’ils sont les jouets de leurs délusions, tout comme moi. Et vogue la galère, on est tous sur le même bateau voguant sur des océans de merde…
Le Dalaï Lama dit souvent : "Si vous devez être égoïste, soyez-le de manière intelligente : la seule manière d’être vraiment heureux, c’est en ayant un esprit altruiste. En voulant le bien des autres, vous fabriquez votre propre bonheur…" Donc égoïste peut-être, mais intelligent toujours !
Pour terminer, je suis plutôt d’accord avec toi au sujet de la mésaventure avec Pascale. Dire les choses honnêtement peut faire avancer l’autre, peut-être pas tout de suite, mais avec un peu de temps… Cependant, la manière de dire les choses est également importante. Et c’est là que la sagesse intervient : Comment agir spécifiquement pour cette personne unique en face de moi pour lui être le plus bénéfique possible ? Seul un être qui n’a plus d’ego, ou un ego résiduel, peut se mettre en totale empathie avec l’autre et peut ressentir ce qui lui convient… Both dur…
Vieillir, c’est forcément se rapprocher de la mort ! Wouaow, ça valait la peine rien que pour ça ! Donc on a déjà perdu pas mal de compagnons, pour les autres, ben les routes s’éloignent, la famille, le boulot, plus le temps, l’énergie… On verra peut-être au prochain match du chapati, si on y va… Ça fait quand même furieusement penser à la description des dieux qui, lorsque leur mort est proche, commencent à sentir mauvais, leurs guirlandes de fleurs se fanent, et tous leurs amis s’éloignent d’eux. Finie la fête ! Y paraît que c’est la plus grande souffrance du samsara de passer de l’état de plaisirs sensuels extrêmes des dieux à celui qui précède leur mort, où ils voient leur prochaine renaissance, lorsque le bon karma qui les a amené en cet état est épuisé…


Que le grand Bachi Bouzouk te bénisse, Narcisse !


PS : laisse mariner ton vieux, comme il est curieux, qu’il a rien d’autre à faire, il va sans doute te réclamer la Correspondance…


Bahaut muskil hai !


Alors que t’as si bien su te retenir dans ton précédent courriel, c’coup-ci t’as pas pu t’empêcher de me faire la messe. Mais finalement c’est toujours bon à prendre pour la culture générale. Pourtant, bien que je ne sois pas un spécialiste en religions, ni en rien du tout d’ailleurs, je constate que ta connaissance de l’hindouisme est très partielle. Brahma n’est pas le principe premier dont tu parles, il fait la paire avec Prakriti, la force de la nature qui est le revers de la médaille. C’est donc encore un principe duel, et ça me rappelle l’atome, ou plutôt aujourd’hui le quark qui est encore et toujours divisible. Quoi qu’il en soit et comme je le soulignais auparavant, c’est le principe mystique, la source de tous les mouvements religieux qui m’intéresse et comme tu le soulignais, il y a des outils pour toutes les approches et ton choix ne devrait pas impliquer la critique des autres systèmes. Tu n’as pas à te justifier, ce d’autant plus que ces critiques sont des petites guerres en miniatures. Ça commence comme ça et puis on peut voir où ça finit.
Ton enthousiasme est palpable lorsque l’on vient sur ton terrain. Le tantrisme te fait méchamment bander et c’est peut-être ça l’ultime entrave à ta réalisation. Tu projettes un but bien loin, tu te dis seulement au début du chemin, tu auras donc tout plein de boulot qui va bien t’occuper (te distraire) pour le restant de tes jours et plus si nécessaire. (le but est si loin)
En ce qui me concerne, c’est là, maintenant et tout de suite ou ce n’est pas. C’est en ce sens que je pense que la réalisation de l’instant présent n’est pas qu’une petite réalisation sur le chemin, mais la réalisation suprême puisqu’elle implique la disparition du “je” qui perçoit.
Je pense que la confusion au sujet de brahma vient de la compréhension partielle de l’image paternelle qu’on a voulu donner comme dans le cas du christianisme ou la mère dont tu parlais chez les bouddhistes. Nous avons besoin d’une image compréhensible et transposable dans notre monde. N’oublie pas que chez les chrétiens, il n’y a pas que dieu le père, il y a aussi le fils et le saint esprit qui sont encore des images.
En ce qui concerne la motivation altruiste, je pense avoir suffisamment développé mon point de vue pour te permettre de comprendre que l’altruisme est une action suprêmement égoïste. Par ailleurs, la survie de l’ego étant étroitement liée à la survie de l’espèce (je développerai ultérieurement si tu le souhaites), les ruses dont il fait preuve devraient nous inciter à nous méfier de nos choix et de la caractéristique égoïste ou altruiste qu’on lui prête.
Encore une fois, je ne crois pas au long chemin qui permettrait à cet intrus de perdre le pouvoir. Bien au contraire, tous les efforts contribuent à entretenir cette fiction en la justifiant.
Le point le plus spectaculaire de ton mot c’est certainement la “rétribution”. Comme dans tous les systèmes, il faut une carotte pour avancer ou une menace. Mais je vois que tu en es déjà conscient et comme je le soulignais aussi précédemment, ce que tu écris t’en apprendras bien plus que mes réponses.
Pour la façon, j’ai jamais été très bon. Ce qui me sauve c’est la motivation. Si je suis ton raisonnement, il faudrait être un être réalisé pour ouvrir sa gueule et espérer soutenir l’humanité souffrante. Pascale ne s’y est pas trompée. Elle a bien senti que je ne cherchais pas à la déstabiliser et ainsi donc me rehausser. C’est plutôt Loretta qui a ce problème avec moi et j’en souffre tous les jours de plus en plus. Sa conviction que je cherche le pouvoir nous empêche totalement de communiquer en confiance. Au fond, je ne cherche pas à aider qui que ce soit. Je souhaite seulement dire ce que je pense en assumant les conséquences de mon ignorance et de ma maladresse dans la forme.
Le chapati-express est un excellent exemple de l’isolement qui nous guette. Je n’ai plus envie d’organiser ces rencontres car il faut de plus en plus dégager de l’énergie pour remuer les esprits engourdis et désabusés des copains. J’ai réintroduit ces matchs pour retarder l’inéluctable échéance, mais je baisse les bras et je m’en veux un peu. Finalement je fais aussi ce que je reproche aux autres.


Quia or bouche d’or ? (Goldmund)


PS. Excellente idée pour le paternel, sauf que comme la mémoire courte fout le camp, il risque d’oublier.
PS 2. C’est voulu le C majuscule de correspondance ? Si c’est le cas, tu deviens grave de chez grave.
PS 3. Dur signifie loin. Muskil difficile, utilisé en hindi mais d’origine persane, ourdou.

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