20/01/2018

Provocations 17

Echanges impertinents entre le rat et le crabe.


2 décembre 2007


Allez Servette !


Contrairement au paternel, j’ai une culture générale assez médiocre. Je l’ai toujours soupçonné d’en accumuler histoire d’en faire voir à la galerie. Mais je suis prêt à rattraper le temps perdu alors raconte le pari de Pascal.
Il me semble que le terme de passif n’est pas vraiment approprié pour me qualifier bien qu’avec le temps et l’expérience, j’éprouve de moins en moins ce besoin pressant de faire quelque chose. Je n’ai aussi jamais vraiment partagé la philosophie de ma mère qui est de se fixer des buts réalisables.
Non, décidément, je pense que, comme toi, j’essaie d’être un acteur de ma vie mais j’ai une peine terrible avec les systèmes. Aussi un peu beaucoup parce que je n’en vois pas les effets concrets sur ceux qui les pratiquent. S’il est vrai que je te sens assez bien dans ta peau, je pense que c’est surtout une projection subtile d’une aspiration qui te permet d’éviter de regarder de trop près que tu t’emmerdes, que t’es un alcoolo, voire poly-toxico. Que tes repas gastro sont surtout une façon de tuer le temps plus que de te nourrir correctement, que tes marches nordiques te permettent de limiter les dégâts afin de pouvoir continuer à te défoncer sans trop augmenter les doses, que ton boulot au CICR est alimentaire et que tes retraites justifient tes projections et te font oublier cette réalité matérielle quotidienne. Bref, sans le dharma, t’es dans la merde.
Je repensais aujourd’hui dans mon taxi à la possibilité d’augmenter la palette d’outils en rencontrant l’ami spirituel, le gourou. Je te vois déjà venir et je te couperai donc l’herbe sous les pieds. En fait LZR (c’est quelle cylindrée ce modèle ?) ne pourra jamais m’offrir d’autres outils que ceux qu’il maîtrise parfaitement. Je peux donc oublier la palette large. En revanche, comme j’ai eu la chance de rencontrer ton ami et tâter par moi-même son étonnante dimension, je peux concevoir que ses seuls outils sont bien suffisants pour un chercheur qui a des affinités avec les pratiques du bouddhisme tibétain. Crois-tu que je cherche des excuses pour permettre à mon orgueil démesuré de pouvoir s’épanouir sans entraves ?
J’ai bien compris que tu as trouvé ton chemin, ta voie et c’est encore ma provoc stérile qui m’a incité à me moquer de ta trouvaille. En ce qui me concerne, j’ai un besoin d’intégrité et d’intégralité qui m’empêche de faire l’impasse sur tout le reste et j’éprouve une peine immense à communiquer avec tous ces êtres qui font référence aux écritures, aux enseignements qui les ont subjugués. Tu as fait des progrès puisque tu as appris à éviter les termes spécifiques et tu es assez fin pour trouver des synonymes susceptibles de faire passer la pilule.
Je sais parfaitement que l’essence mystique de tous les mouvements puise à la même source et c’est peut-être la raison pour laquelle il m’est impossible de choisir une voie parmi les autres. J’ai donc pris le parti de l’attention afin de déceler cette source commune dans chacune de
mes rencontres, dans chaque acte du quotidien. En ce sens, tous mes clients et les autres, et surtout Loretta, deviennent les maîtres du moment. Ils n’ont pas besoin d’être clairvoyants comme ton vénérable car, si je suis assez attentif et indépendamment de leur volonté, je reçois en pleine gueule mon reflet dans leur miroir et je peux me voir comme je ne me soupçonnais pas. C’est valable pour le meilleur comme pour le pire.
Concernant le truisme en question, je partage, bien entendu, ton développement. Ma préoccupation est plus basique en ce sens que, comme je ne me vois pas assis toute la sainte journée à me regarder le nombril, il faut bien que je mette la carcasse en mouvement. Et là j’ai de plus en plus de la peine. Comme je te le disais plus haut, je passe une période plutôt passive malgré ma nature remuante et je ne tiens pas à combler ce vide artificiellement. J’espère seulement que ça va passer et que je vais pouvoir recommencer à construire, et donc détruire, avec une nouvelle conscience. Étonnamment, comme je te le disais aussi, je ne me sens pas déprimé par cette oisiveté, un peu comme si j’avais la certitude que c’est un passage obligé.
Étant donné que tu n’auras certainement pas de questions ou de sujets à proposer et surtout pas besoin de mon avis sur ces éventuels sujets puisque tu as la chance d’avoir rencontré une grosse cylindrée, je relance la partie avec cette idée :
Lorsqu’on a compris que la préoccupation essentielle des humains est la sortie de la souffrance et la recherche d’un bonheur plus concret et que, par conséquent, les rapports seront toujours intéressés, comment fait-on pour garder l’enthousiasme de la rencontre de l’autre et ainsi peut-être éviter l’isolement et la solitude qui semblent devenir le lot des plus vieux indépendamment de la disparition de leurs amis.
Mais je te vois déjà venir… Tu vas encore me faire la messe.


Amen


PS : Si t’es vraiment curieux de connaître les pensées du paternel sur nos délires, je les lui transmets volontiers, ça peut le distraire. Mais fais-toi pas d’illuse, les gourous c’est pas trop son truc. Je suis d’ailleurs surpris que son opinion compte pour toi. Auriez-vous une relation privilégiée qui m’aurait échappé ?

 


Bon, alors on va liquider le pari de Pascal… Ce brave homme qu’on dit philosophe a déclaré un jour : "Je ne sais pas si Dieu existe ou non, mais cela ne coûte rien de le prier : s’il n’existe pas, pas de conséquences ; mais s’il existe, c’est tout bénef…" Je garantis pas le mot à mot, mais c’est dans l’esprit…
Je ne te vois pas comme un être passif, mais comme tu te qualifiais toi-même de fataliste, je te posais la question pour connaître la différence… Le fatalisme est pour moi l’une des grandes différences entre l’explication du karma par les hindouistes et les bouddhistes. Les premiers soutiennent que l’on est prédestiné, et qu’il ne sert à rien de vouloir changer le cours des choses (ce qui a bien servi à la survie du système des castes… et de protéger certains privilèges…) Pour les seconds, le karma n’est qu’un potentiel qui ne mûrit qu’en fonction de causes et conditions, causes et conditions qui sont sous le contrôle de la personne. L’éternelle question entre le libre-arbitre et la destinée, l’inné et l’acquis, question qui torture le singe pensant depuis qu’il a opté pour la position debout probablement.
Tu as parfaitement raison de dire que sans le Dharma, je suis dans la merde… C’est exactement ça. Sans le Dharma, je ne serais sans doute plus de ce monde. Sans le Dharma, quel intérêt pourrais-je trouver à ce cloaque de misère, d’injustice, d’horreurs quotidiennes, de souffrances évidentes ou subtiles ? Créer une famille pour faire perdurer l’espèce ? Niquer tout ce qui bouge ? Accumuler de la tune ? Être admiré par les foules ? Foutaise que tout cela, miroir aux alouettes… La grande faucheuse est là, qui guette chacun de mes gestes, et qui se marre et me voyant faire des projets… Alors oui, définitivement, sans aucun doute, le Dharma a non seulement répondu à mes questions existentielles et essentielles, mais il a également fourni la méthode pour m’en sortir… Il m’a appris à aimer mes semblables, ou du moins d’avoir de la compassion pour les plus pires d’entre eux. Je m’essaie ces temps à W, et ça marche (un peu). Il m’a appris à relativiser cette réalité qui me révulsait tant. Il m’a appris à mieux gérer mon univers. Il m’a appris aussi à me connaître, à m’accepter et à m’aimer. Alors tu vois oui, sans le Dharma, je suis dans une sacrée merde ! D’un autre côté, je ne peux plus ni tuer, ni voler, ni mentir ni commettre d’autres actes insensés de manière inconsciente, ce qui était plutôt un bon plan pour le "Je". C’est parfois un effort.
Peut-être connais-tu l’histoire de Devadatta, cousin du Bouddha Shakyamouni, qui était jaloux de lui et qui a essayé de le tuer. Son esprit était tellement obscurci qu’il ne pouvait pas percevoir la "sainteté" du Bouddha. Méfions-nous donc de nos jugements sur les réalisations des autres, des effets ou non effets de la pratique. Qui peut dire qui est Bouddha et qui ne l’est pas ? Comment voir le sommet de la montagne quand on est à ses pieds ?
Quant à ta description de ma vie, t’as pas tout faux. C’est une sorte de compromis avec moi même… Une conséquence du fait que je me connais, m’accepte et m’aime mieux. Je sais qu’une fiat 500 n’a pas les performances d’une Ferrari, mais l’essentiel, c’est d’arriver là où on veut aller, en ménageant sa monture. Je tente de faire cohabiter l’épicurien et l’ascète. Pour l’instant, il n’y a pas eu de trop gros grand écart, les deux s’entendent et se comprennent plutôt bien. Et j’entends Lama Yeshe qui rigole !
Pour rebondir sur ta question finale, et puisque ma modeste connaissance des écritures me permet d’avoir réponse à tout (ou presque), je dirais :
1. Pas seulement les humains, mais toutes les créatures terrestres ou non, cherchent à éviter la souffrance et trouver le bonheur. Ne sois donc pas si anthropocentriste ! (c’était juste pour me la péter, c’est pas si souvent qu’on peut placer un tel mot, hihihi !)
2. Pourquoi écris-tu que les rapports entre humains seraient toujours intéressés ? Pas sûr d’avoir compris…
3. Pour garder l’enthousiasme de la rencontre, il y a au moins deux moyens : ta méthode de voir le gourou en chaque être, et celle de la bodhicitta, qui voit sa mère en chaque être (tu connais, j’élabore pas) Une combinaison des deux et très recommandable…
J’espère que messe ne fut pas trop longue et trop barbante. De mon côté, j’ai eu beaucoup de plaisir à lire ce message ma foi fort… inattendu dans le ton (on est peut-être en train de devenir adultes ?).


O manes y pet de mes oums


PS : Je pensais justement que nos délires pourraient distraire ton vieux, entre deux séries télévisées… Même si les gourous, c’est pas son truc (quoi que… chez les francs maçons, y’a bien une hiérarchie et des initiations données par des grands maîtres ou me trompe-je ?), il pourrait nous éclairer grâce à sa culture, son expérience et sa sagesse infinies… Je suis étonné que tu sois surpris par le respect et l’amitié que m’inspirent tes parents… Ce sont pour moi des êtres importants dans ma vie !

Commentaires

En relisant ton PS je remarque que j'avais omis de rebondir. Mon regretté père était 32ème degré sur une échelle de 33. Il donnait donc des initiations, ou plutôt des conférences. Il a décliné l'honneur du dernier grade pour éviter tous les frous-frous car la fonction implique un énorme travail administratif et de représentation. Serrer des pognes, organiser des évènements, côtoyer la crème politique, etc. Mais je doute qu'il se considérait comme un gourou, ou un enseignant. Il a gardé jusqu'au bout une certaine forme d'innocence et de curiosité qui sont pour moi des signes de véritable sagesse.

Écrit par : Pierre Jenni | 21/01/2018

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J`ai connu un 33 de Geneve, il ne savait pas grand chose et ne savait pas faire grand chose non-plus mais se faisait des couilles en or en tant que consul honoraire de je ne sais plus quel bled africain dont il utilisait le cachet consulaire pour faciliter toutes sortes de trafics.

Écrit par : JJ | 21/01/2018

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Votre commentaire ne fait que confirmer mes réticences envers cette école de vie qui n'est certes pas plus mauvaise qu'une autre mais qui reste cantonnée dans des limites qui m'incommodent. J'ai donc décliné l'offre généreuse du grand vénérable de la loge qui, lors de la cérémonie d'obsèques de mon vieux, me proposait de rejoindre le mouvement.

Écrit par : Pierre Jenni | 21/01/2018

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Ca n`est probablement pas le meilleur moyen pour devenir un sage mais ca aide beaucoup, parait-il, pour les affaires et la politique. Pour ma part, un potentat africain qui avait l`habitude de me louer des limos et me trouvait apparemment sympathique, m`a proposé un jour une place sur la planete des Rosicruciens mais je suis d`emblée allergique aux simagrées occultisantes.

Écrit par : JJ | 21/01/2018

Les Rose-Croix disent qu'ils sont "dans ce monde mais pas de ce monde".
Votre père, Pierre Jenni, rencontra sans doute le Dr Bertholet qui fut Grand-Maître de la Rose-Croix d'Or et, vu sa bibliothèque, particulièrement penchant pour le bouddhisme.

Le scientifique devenu moine et traducteur des ouvrages du Dalaî lama, Matthieu Ricard, assis sur un simple canapé (TV) disait qu'il nous faut nous exercer à devenir de meilleures personnes... simplement.

Une femme gourou, Srî Mata Ji était d'une étonnante susceptibilité ( la femme de radio Marie-Claude Leburgue, psychologue de formation, également, aurait précisé susceptible? donc fragile

et c'est en pensant à Goliath, cet impressionnant Goliath souffrant sans doute d'une maladie des os, ne tenant pratiquement pas debout mais que l'on pouvait utiliser pour effrayer l'ennemi... Goliath qui incarne ces fragilités qu'un rien, en l'occurrence, la "fronde" de David, fait effondrer

En l'occurrence, en séance d'initiation au yoga, le fou rire intempestif d'une participante (qui ne se moquait pas de Mata JI mais à cause d'un son nasillard dans le micro au moment où Madame Mata Ji évoquait le Saint-Esprit) valut à la participante un effroyable regard noir de la part de Mata Ji ce qui posait la question de savoir si au paradis il est possible de rire (pas méchamment) ou non.

Deux religieuses se disputaient au sujet de savoir laquelle des deux pourrait être Marie, la Sainte Vierge, au paradis.

La plus fine des deux religieuses sourit imperceptiblement parce que pensant que la gagnante ne s'amuserait sans doute que bien peu... au paradis.

Écrit par : Myriam Belakowski | 21/01/2018

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