07/01/2018

Provocations 15


 

30 novembre 2007


Tu m’dis quand t’as les boules…


Je ne sais pas où tu m’as vu te traiter d’intolérant (à part envers toi-même). Je te parle du principe des religions, croyances, méthodes, systèmes, comme tu veux. Bien entendu, tu as choisi le meilleur, du moins pour toi. Bien que le bouddhisme tibétain ne fasse pas trop de prosélytisme, je suis persuadé que si tu fais une petite plongée dans l’histoire des tibétains, tu découvriras des horreurs. C’est le propre de l’humanité souffrante et ignorante. Mais comme tu as l’art de te projeter systématiquement dans ta réalité indicible sans pourtant y vivre, nos échanges se croisent.
“Même s’il ne mène pas là où espéré” : le jour où tu te libèreras de ton besoin de te libérer, il se passera certainement quelque chose d’assez consternant et comme tu sembles friand des expériences extra ou para sensorielles, tu seras servi. Mais bon, pour d’autres, là ou il y a de l’espoir il y a de la vie. Mais peut-être que tu n’y tiens pas trop à cette vie-là. Sauf que selon tes enseignements, c’est le seul passage. Dur, dur !
Alors maintenant, Tu “laisses tout ce qui pourra être croyance pour privilégier l’expérience”. Pourtant à te relire, le verbe croire semble un de tes favoris. D’ailleurs, comment vas-tu faire l’expérience de la réincarnation, pour ne prendre qu’un exemple.
Tes bonnes dispositions envers ma présumée mauvaise foi ont fait long feu.
Serais-tu dans les cordes ?
Pour en revenir à l’expérience. Qui fait l’expérience ? Ne serait-ce pas cet amas d’agrégats sans existence inhérente ? Comment peux-tu donc concilier tes expériences avec le fait qu’il est “impossible de s’accrocher à quoi que ce soit, puisque le sujet, l’objet et l’action sont totalement fluides.“
L’ici et maintenant c’est une attitude qui implique une attention parfaite.
Contrairement à toi, je ne méprise pas la forme des phénomènes samsariques et j’entends vivre ma vie d’homme le plus complètement possible.
Bien que j’aie une certaine aversion pour les programmes, les rendez-vous et tout ce qui m’empêche de me laisser porter comme une feuille au vent, je ne vois aucune contradiction dans le fait de vivre l’instant tout en sachant que l’instant suivant sera d’aller chercher ma fille à l’école. Il s’agit juste d’être pleinement là au moment de l’action. Le voilà donc bien mon système auquel tu sembles faire référence. Etre attentif à chaque instant, comme par exemple maintenant en t’écrivant. C’est ma foi pas aussi simple que ça en a l’air, surtout pour un esprit vagabondeur. Et pour finir… Tu semblais dire qu’il existait autant d’approches et d’outils qu’il existe d’individus. Dès lors, pourquoi faudrait-il démolir un système pour comprendre celui de l’autre. Il n’y a rien à démolir, peut-être déconstruire gentiment, au fil des réalisations. Mais comme je n’ai pas de système ou de méthode, j’aurai juste un peu moins de boulot que toi.
Pourtant, comme je l’ai déjà souligné plus haut, je constate qu’en apparence du moins, tu sembles assez épanoui et j’en déduis que pour l’instant, ça fonctionne pour toi. Ça deviendra peut-être un peu plus difficile lorsqu’il y aura une brèche dans ton cerveau sclérosé, mais te connaissant, ça ne risque pas d’arriver. En effet, comment envisager l’effondrement d’un édifice qu’on a mis tant de temps à construire ?


Le petit architecte


Ce n’est pas question de se projeter dans une réalité indicible, c’est de garder à l’esprit que cette réalité n’est que l’autre face de la médaille. Ne pas croire (hihihi !) que celle appréhendée par nos sens est la seule réalité.
Lorsqu’il arrive parfois d’effleurer cette autre réalité, on se rend alors compte que le combat (et oui, c’est un combat contre les maras, le pratiquant est un guerrier, c’est le véritable jihad) en vaut vraiment la peine. Cela va bien au-delà des expériences extra-sensorielles, c’est comme un retour à la maison après des années d’errance.
En ce qui concerne la réincarnation, il m’est arrivé en retraite d’avoir des flashs qui ne pouvaient pas se relier à ma vie présente. Je ne te dirais pas que j’étais un pharaon ou un roi quelconque dans une de mes vies passées, mais tout comme parfois on peut avoir un flash souvenir de notre petite enfance, on peut aussi imaginer que cela peut également provenir d’avant cette naissance. Mais bon, un scientifique expliquera que ce n’est qu’un souvenir oublié provenant d’une émission de TV, ou tout autre explication rationnelle… Mais c’était trop personnel pour que j’accepte cette explication. C’était aussi au niveau des sensations, comme si ce souvenir était niché au niveau cellulaire. Enfin bref, je comprends que cela peut sembler totalement illusoire, tout comme les expériences sous LSD, qui sont pourtant bien réelles… Mais elles sont difficiles à interpréter par la raison toute puissante. Tu soulèves un point intéressant en te demandant qui fait l’expérience, si les agrégats n’ont pas d’existence inhérente. L’absence d’existence inhérente ne signifie pas qu’il n’y a rien qui expérimente. Comme pour l’exemple de la voiture qui n’existe que parce qu’il y a un certain nombre de pièces sous une certaine forme, ça n’empêche pas la "voiture" de fonctionner et de rendre les services qu’on attend d’elle. L’ignorance, c’est de croire que cette voiture existe là, indépendamment. La réalisation de la vacuité du « je » n’empêche absolument pas l’expérience ; simplement, on se rend compte qu’il ne sert à rien de s’y accrocher, puisque que cette expérience et celui qui la fait n’ont pas d’existence intrinsèque.
Je ne méprise pas les phénomènes samsariques, ce serait une autre façon de les rendre encore plus concrets. Simplement, je m’efforce de ne plus y croire, de ne plus les "saisir". Il est clair que l’expérience du ici et maintenant est une très belle expérience spirituelle, extrêmement difficile à expérimenter. Je ne peux que me réjouir de ta réalisation. Je persiste pourtant à penser que ce n’est qu’un épiphénomène, et que de se focaliser uniquement sur cette expérience est très réducteur.
Quote "Tu semblais dire qu’il existait autant d’approches et d’outils qu’il existe d’individus. Dès lors, pourquoi faudrait-il démolir un système pour comprendre celui de l’autre." unquote. J’avoue n’avoir pas compris cette phrase, malgré de nombreuses relectures…
Lorsque tu dis que tu n’as pas de système, tu me fais rigoler. Inutile d’élaborer, je te crois suffisamment intelligent pour comprendre pourquoi je me marre… Pour terminer, il est effectivement peu probable que mon "édifice" s’écroule, puisque ses bases se raffermissent jour après jour par l’expérience. Ce serait comme si tu me demandais d’admettre qu’en fait, la Terre est un triangle isocèle…
Cessons donc de nous comporter comme des enfants qui prétendent avoir la plus grosse et que mon papa est plus fort que le tien. En fait, si ta méthode fonctionne pour toi et qu’elle t’amène plus de satisfaction, c’est parfait, je m’en réjouis. Celle que j’ai choisie fonctionne pour moi, sois en sûr, donc réjouis-toi alléluia, alléluia.


Le sclérosé du bulbe


Tu prends un peu de hauteur en réalisant le côté infantile de ces 30 pages d’échanges. J’espère que tu réalises le privilège que nous avons de pouvoir pareillement nous branler le plot. Tu te méprends pourtant sur mes intentions et tu t’obstines à ériger ma réalité en système. C’est bien par souci d’honnêteté de chercheur que je tente vainement de te mettre en face de certaines incohérences. Ta jonglerie entre deux réalités te permettra toujours d’éviter une remise en question que pourtant tu encourageais plus haut. Pour les autres bien sûr.
Je te remercie de te réjouir de mes réalisations. Malheureusement, en ce qui concerne l’ici et maintenant, c’est encore seulement une aspiration qui découle d’une prise de conscience mentale et empirique et non ma réalité quotidienne. Si je pouvais me targuer d’une telle réalisation, je doute fort que je passerais autant de temps à décortiquer ton système et récupérer des bribes d’infos utiles.
Je reconnais que ma phrase était mal tournée. Je voulais juste rebondir sur “Impossible pour toi de saisir que cela fonctionne pour moi (et pour d’autres), cela démolirait ton propre système, ta propre religion, tes propres croyances.” en inversant le sujet et l’objet.
Les phrases du genre “je m’efforce de ne plus y croire” sont très représentatives de tout ce à quoi je ne peux adhérer. J’ai d’ailleurs de la peine à comprendre qu’un épicurien de ton style, paresseux qui plus est, s’efforce de s’efforcer. Quant à croire ou ne pas croire… On va pas recommencer. Afin d’être un peu plus constructifs à l’avenir, je te propose d’échanger nos points de vue sur des sujets plus spécifiques et pour commencer, je lance la partie avec une pensée d’Urs qui me travaille l’esprit depuis quelques jours. Je serais content de connaître ton opinion.
“…rester assis à se regarder le nombril "toute sa vie" sans rien construire (mais en ne détruisant rien ou presque) ou se démener "toute sa vie" pour construire un tas de choses (en en détruisant forcément beaucoup d’autres) revient à peu près au même selon-moi. Je pense que seule compte la satisfaction personnelle d’une vie vraiment "BIEN VECUE", qui de ce fait peut éventuellement apporter quelque chose aux autres.”


En vous priant de croire, cher Monsieur, en ma sincère considération.


Et oui, je réalise pleinement notre privilège. C’en est même vertigineux.
En fait, nous sommes tous deux arc-boutés sur nos certitudes (l’inutilité du gourou pour toi ; pour moi, je te laisse remplir le blanc…) et nul ne parviendra à convaincre l’autre de la justesse de son point de vue. Chacun essaie désespérément de mettre le doigt sur les incohérences de l’autre, alors que c’est totalement futile, vu nos convictions.
Un athée érige son système de pensée en religion, c’est ce que je voulais dire en parlant de ton système, ta religion, ta croyance où il n’y a pas de place pour le gourou.
C’est justement parce que je suis paresseux et épicurien que je trouve important de m’efforcer. M’efforcer à faire de la marche nordique, m’efforcer à manger correctement, m’efforcer à découvrir mon potentiel, m’efforcer à respecter mon prochain, etc, etc. Sinon, quel différence avec la larve ? Voilà, fin de chapitre.
Quant à la déclaration d’Urs, j’ai évidemment mon point de vue, mais je crains que cela ne nous ramène à notre délire précédent.
S’il voulait ainsi qualifier une personne qui médite, alors je crois qu’il se trompe, en tout cas si c’est un pratiquant du grand véhicule. Au début et à la fin de chaque pratique, il y a en effet comme tu le sais toujours une pensée pour les autres : je vais faire cette pratique pour être utile aux autres, et à la fin, je dédie toute l’énergie positive de cette pratique pour les autres. De plus, il y a également toujours la mise en avant de la non-existence inhérente du "je" (le nombril d’Urs). Tout ce qui pourrait renforcer l’emprise de l’ego est systématiquement écarté.
Bref, une bonne méditation n’a rien avoir avec la recherche du bien-être de "Je", bien au contraire, et même si rien ne se construit à l’extérieur, quelle cathédrale se met en place inside ! Cathédrale qui pourra alors accueillir tous les êtres souffrants. Enfin, c’est le but…
Donc pour moi, ce n’est donc pas la même chose que de s’agiter vainement : quoi qu’on fasse à l’extérieur, même le meilleur, sera forcément limité dans le temps et dans l’espace, contrairement à la réalisation personnelle qui perdure vie après vie (je t’avais prévenu…)
Une vie bien vécue est naturellement appréciable, mais il me semble que nous avons un tel potentiel que c’est un manque d’ambition de ne se contenter que de cela…
Tu vas penser que je suis monomaniaque, mais au moins je suis cohérent avec la méthode pratiquée. Et pis c’est tout !


Que la force soit avec toi !


PS : N’as-tu jamais eu l’idée de soumettre nos branlettes
à ton paternel ? Ce pourrait être rigolo…

 

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